samedi 16 février 2008

Oeuvre ouverte

Comment envisager le devenir de son œuvre ?
Pourquoi est-il dangereux de vouloir à tout pris résister à l’œuvre du temps (usages/dégradation/transformation…) ?
Comment voir ce passage du temps comme une valeur ajoutée ?

Stratégie de l’œuvre ouverte : inachevé. Abandon à l’imprévu

On critique de plus en plus les architectures trop parfaites, trop froides, ou la liberté de l’usager est niée, et que l’on a peur d’abîmer. Des architectures qui ne sont pas faites pour être vécues, appropriées. Des constructions dont les qualités logistiques, et l’image qu’ils incarnent sont les seules valeurs.
Le désir de conserver une « image », mène souvent les auteurs à « fermer » leurs œuvres. Le concepteur tend à rendre le bâtiment le moins flexible possible. Il le fige par peur qu’il lui échappe, peur de l’imprévu. Ce qui rassure les responsables. Il n’y aura pas de déconvenue car il est prouvé qu’il n’y a pas d’appropriation possible. Que le bâtiment ne changera pas. Et cela arrange l’architecte, l’artiste qui n’accepte pas que l’on modifie son œuvre, qu’on la dénature.

Avec la L’œuvre ouverte d’Umberto Eco, Construire Autrement de Patrick Bouchain et un extrait de texte sur l’interprétation de Nicolas Michelin. Nous étudions le principe de l’ouverture. Ouvrir, créer une œuvre inachevée donc vivante. Une ouvre qui se laisse interpréter, avec l’humilité d’être transformée et de s’abandonner à l’imprévu.


Umberto Eco : l’œuvre ouverte


Créativité de l’interprète Action et imaginaire

Perspectives originales offerte par la succession des interprètes, des interventions sur une œuvre : en architecture intérêt des successions d’événements. Interprète actif
« Parmi les compositions de musique instrumentale les plus récentes, il en est un certain nombre qui se caractérisent par l’extraordinaire liberté qu’elles accordent à l’exécutant. Celui-ci n’a plus seulement, comme la musique traditionnelle, la faculté d’interpréter selon se propre sensibilité les indications du compositeur ; il doit agir sur la structure même de l’œuvre, déterminer la durée des notes ou la succession des sons, dans un acte d’improvisation créatrice.»P15

Umberto Eco cite quelques exemples :
-Le Klavierstück ou « la liberté de l’interprète agit sur (…) l’enchainement narratif du morceau ; elle réalise un véritable montage de phrases musicales ».
-Un autre morceau ou « la durée de chaque note est fonction de la valeur que lui attribue l’exécutant »
-Scambi d’Henri Pousseur : « l’œuvre constitue moins un morceau qu’un champ de possibilités, une invitation à choisir ».
-Troisième sonate pour piano de Pierre Boulez. Principe de « parenthèses- par exemple commence par une mesure dont le temps est indiqué, et se poursuit par d’amples parenthèses à l’intérieur desquelles le temps reste libre »p15-16

En architecture Le klavierstuck pourrait être assimilé à un architecture qui possède déjà un structure mais à recomposer, à réassembler selon les nécessités, tout comme le musée itinérant de Shigeru ban, composé de caisses de transport et qui peut être démonté puis remonté indéfiniment.
Scambi propose diverses combinaisons nous ramène au même genre d’exemple et nous fait penser à une nouvelle de Borges « le jardin aux chemins qui bifurquent » (fictions)Un livre qui offre une infinité de possibilité dans l’enchainement du roman. Le roman est infini et cherche à énumérer tous les possibles..
Le deuxième exemple nous mène plutôt à la manière de procéder de Patrick Bouchain, ou l’exécutant est alors l’ouvrier qui enrichie l’œuvre par son savoir faire et sa sensibilité.
La troisième Sonate pour Piano de Pierre Boulez propose des parenthèses, qui peuvent être jouées ou non, vides qui laissent place à l’interprétation. Ici on entend plus particulièrement le « vide » propice à l’appropriation dont parle Patrick Bouchain.

Ces formes musicales « ne constituent pas des messages achevés et définis, des formes déterminées une fois pour toutes. Nous ne sommes plus devant des œuvres qui demandent à être repensées et revécues dans une direction structurale donnée, mais bien devant des œuvres « ouvertes », que l’interprète accomplit au moment même où il en assume la médiation. »P16
Ces œuvres sont donc faites pour être jouée et modifiées chaque fois, c’est dans l’instant quelle prennent leur force. Au moment même où elles sont interprétées. C’est dans l’action, dans le présent qu’elles prennent leur sens. Dans le sens ou elles ne sont jamais achevées elles sont toujours vivantes. Les villes sont également inachevées, en perpétuelle modification et c’est la preuve qu’elles sont envie. On a besoin de la sentir vibrer, changer, vivre. En architecture il est souvent difficile de ressentir cette vitalité. Comment créer une architecture ouverte ? Qui est constamment en mouvement ?

Imaginaire : Interprétation subjective

L’ouverture chez Umberto Eco va plus loin que cette idée de « interprétation » au sens propre d’une œuvre. L’interprète est aussi l’homme devant un tableau, le lecteur d’un poème. L’ouverture est alors la possibilité d’imaginer, de trouver un sens, une interprétation qui nous est propre. Et c’est en ce sens que chacun comprend une œuvre de manière différente.
En architecture il faut inciter cette interprétation subjective. Questionner le passant, l’usager, les interpeler. « Jouir d’une œuvre d’art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans un perspective originale »P17
Il faut jouir de l’architecture qu’une ville, un bâtiment soit une matière à imaginer.
« Favoriser chez l’interprète des actes de liberté consciente (p18) » et rendre l’interprète actif.
« L’œuvre d’art n’est plus un objet dont on contemple la beauté bien fondée mais un mystère à découvrir, un devoir à accomplir, un stimulant pour l’imagination ». P21

Calder : œuvre en mouvement : champ de possibilités


Difficultés de l’ouverture/ Contrôle et vitalité

« « Ouverture » ne signifie pas « indétermination » de la communication, « infinies » possibilités de la forme, liberté d’interprétation (…) simplement un éventail de possibilités soigneusement déterminées, et conditionnées de façon que la réaction interprétative n’échappe jamais au contrôle de l’auteur. »
La question du contrôle st très importante dans cette idée d’œuvre ouverte. Aujourd’hui les œuvres sont « fermées » car l’auteur doit assurer qu’elle va durer, et répondre à certains critères. Il est plus facile de fermer que d’ouvrir une œuvre car les chances de mauvaises surprises sont moindres.
Comment ouvrir sans craindre que son œuvre soit gâchée, salie, transformée avec mauvais goût. L’architecte doit-il accepter cette distance que le temps place entre lui et son œuvre ? Peut-il abandonner son œuvre aux usagers, à la ville ?
Comment ouvrir tout en déterminant quelques bases nécessaires pour que l’œuvre en soit une ?


L’art tachiste
« Dans une tache, il manque donc l’élément de contrôle, la forme qui guide la vision. L’art tachiste, en renonçant à la forme-contrôle, renoncerai du même coup à la beauté, et miserait seulement sur la vitalité. »P135
« La vitalité, comme négation de la forme, devrait être préférée à la beauté. » P135
Le contrôle peut être perçu comme ce qui empêcherai ainsi à une architecture d’être vivante. Une architecture trop parfaite trop lisse dessinée dans les moindres détails, parfois jusqu’au moindre meuble et qui est faite pour être un tout mais qui ne respire pas ne tremble pas, n’est pas faite pour être modifiée mais pour correspondre le plus longtemps possible au dessin du concepteur.


Discontinuité/ Entropie

« L’œuvre ouverte entend en pleine lucidité donner un image de la discontinuité : elle ne la raconte pas : elle est cette discontinuité. »P124
Le désordre semble favoriser l’ouverture. Il est flou et facile à accroître avec le temps. Il st encouragé par la succession d’évènement, de culture…


Patrick Bouchain tire aussi partie du désordre « il faut accepter le désordre car c’est la vie ».
Le désordre peut être voulu mais aussi découler d’une succession d’usager, d’événements, d’ « interprétations ». « Mais pourquoi, pour l’architecture, l’interprétation est elle considérée comme de l’inconduite ? » se questionne-t-il ?
Il est également un des grand architectes de l ’ « œuvre ouverte ».


INDETERMINATION
REPARTITION STATIQUE
INFORMATION
ENTROPIE
PERTURBATION
SIGNAL
VITALITE


Patrick Bouchain


Non fini/ouvert

« L’ouvrage doit rester ouvert, non fini » et laisser un vide pour que l’utilisateur ait la place d’y entrer pour s’en servir, l’enrichir sans jamais le remplir totalement, et le transformer dans le temps. Aujourd’hui non seulement les lieux sont personnalisés, mais ils sont fermés, c'est-à-dire terminés. Les architectes tentent de faire des œuvres de concepteur avec des projets qui leur ressemblent, et ils ferment ces œuvres, les rendent rigides, pour être surs que personne ne puisse les transformer car ils n’ont pas confiance ni en leur commanditaire, ni en leur utilisateur » p 31
Patrick Bouchain est également un grand défenseur de l’œuvre ouverte ,qui évolue dans le temps. Il défend une architecture participative contre l’architecte en tant que concepteur unique. L’enjeu est alors de faire en sort que l’ouvre soit capable de gérer l’intervention de plusieurs personnes, de passer entre plusieurs mains sans jamais avoir l’air défigurée. Dès sa conception l’œuvre accepte d’être transformée, appropriée.


Inattendu comme enchantement

« Je crois au provisoire, à la mobilité des choses, à l’échange. Et je travaille à créer, en architecture, une situation dans laquelle la construction pourra se réaliser d’une autre façon et produire de l’inattendu, donc de l’enchantement. »P7
« l’impensé, série de récits qui s’ouvre avec cet ouvrage, s’appuie sur ces espaces de liberté dont nous avons besoin pour produire une architecture chargée de sens et non de normes »P8

Accepter de laisser son œuvre à un avenir incertain c’est faire confiance à l’imprévu, au hasard. Laisser les émotions s’imprimer et modifier les espaces. Faire en sorte que toujours, cette ouverture à l’imprévu soit possible.
Créer des « espaces de liberté » pour le concepteur, et ensuite pour l’usager. Patrick Bouchain encourage à ne pas tenter de tout déterminer avant la construction. Il faut alors du temps pour construire. Et le temps à travers ce qu’il transporte est ce qui pourra procurer l’émotion.
L’imprévu est ce qui nous anime et il faut l’accepter malgré le danger qu’il représente.

Nomadisme/éphémère

« l’homme est avant tout nomade »
une humanité « en marche »
tant mieux si on peut parler de « village planétaire » et si nous entrons enfin dans une « ère autonome »P13

« Une architecture pérenne a plus de risques d’être morte qu’une architecture éphémère, de la même façon qu’un sédentaire a plus de risques de se scléroser qu’un nomade. La sédentarisation st l’expression du confort, et c’est pour cela qu l’étranger fait peur : il vint d’ailleurs et bouscule les habitudes. On a pur et en même temps on a une attirance profonde pour lui. Sans lui, il n’y a pas d’humanité, pas de culture. De la même façon, sans la transformation des choses, il n’y a pas de vie en architecture, ni de vie tout court »32

Nous somme dans une société de la mobilité, de l’accessibilité. Le déracinement est devenu commun. Quand bien même pourrions nous parler de « village planétaire » et quitter cette angoisse de l’arrachement, de l’oubli même, quelle est notre rapport à la solidité et aux habitudes. Sommes-nous prêts à être à nouveau nomades, comme à l’extrême de SuperStudio l’imaginait avec la no-stop city ?
Il nous faut sans doute une architecture qui ressemble à cette société qui est celle du consommable, du facile, de l’instant, pour pouvoir y agir, la sentir tendre et accessible. Mais la mémoire et la durée en tant que stabilités nous sont surement également fondamentales.


Représentation/ dessin

« Il est très difficile de laisser venir le non-voulu dans un projet. Cela peut néanmoins arriver si les documents indiquent le sens et non la forme de la construction. »

« « Ouvert », l’informel l’est car il constitue un « champ » de possibilités interprétatives, une configuration de stimuli dotée d’une indétermination fondamentale, parce qu’il propose une série de « lectures » constamment variables, parce qu’il est enfin structuré comme une constellation d’éléments qui se prêtent à diverses relations réciproques ». P117Umberto Eco l’œuvre ouverte

Figurer un sens et non une forme pour ne pas fermer comme l’abstraction en peinture nous laisse libre d’interpréter. C’est toujours ici la question d la représentation qui est soulevée, et la difficulté de communiquer. Plus nous cherchons à préciser en amont, plus les savoir faire se perdent.


LIEUX IMPENSES
DEREGLEMENTS


Nicolas Michelin

Inciter à l’intervention. Une « écriture minimum » pour une « interprétation maximum »

Nicolas Michelin rejoint les propos de Patrick Bouchain qui aspire à en faire « moins » pour donner « plus ».

« En musique il arrive souvent qu’une note soit liée avec elle-même (...) à partir de la contrainte de jouer cette même note liée, il est possible malgré tout d’exprimer des valeurs très différentes, et de suggérer par l’émotion beaucoup plus que ce qui est écrit. Cette faculté tient à peu de chose : l’intensité du souffle, la tension des lèvres, le vécu de l’instant ; d’aucun diront la musicalité de l’interprète plus ou moins talentueux. Mais elle est surtout rendue possible par l’écriture de Schubert, qui compose ce passage de telle manière que le musicien est pour ainsi dire obligé de s’impliquer à partir de ce qui lui est donné à interpréter. S’il ne s’implique pas suffisamment et s’en tient à jouer juste les trois notes écrites tout le passage devient insignifiant. Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est le contraste entre les contraintes de simplicité de l’écriture musicale et les possibilités malgré tout offertes à l’interprète. A une écriture minimum correspond une interprétation maximum.
En architecture le fameux «less is more» (2) n'exprime pas cette idée, car le parallèle avec la musique ajoute la notion d’interprétation, c’est-à-dire d’appropriation de l’œuvre pour exprimer des instants ou des espaces musicaux non explicités dans l’écriture. La force de cette notion tient à l’obligation de dire plus, tout en respectant les règles de ce qui est écrit. L’appropriation d’un espace architectural pourrait se comparer à l’interprétation d’une œuvre, avec, toutefois, des notions de temporalité très différentes. Un espace architectural, écrit de façon très minimum, comme une succession de notes liées, et placé dans un environnement extérieur-intérieur jouant le rôle des autres partitions musicales, pourrait ainsi évoluer comme l’exemple musical précédent. L'espace peut être interprété ou habité de manière inspirée et prendre soudainement sens au-delà de ce qui était donné à voir au premier abord. Il faut pour cela qu’il soit bien écrit et que, comme dans la composition de Schubert, les possibilités d’interprétation soient ouvertes pour que l’usager se sente directement concerné et soit incité à intervenir librement. »

texte provenant de http://www.anma.fr/4-6-interpretation.pdf

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