L’œuvre demande du temps est la vie est brève
En lisant Les défricheurs d’éternité de Claude Michelet, on se trouve plongé dans une autre dimension. Face au vertige du temps, on voit comment l’homme agit au service d’une cause qui le dépasse et comment son ouvrage peut transcender le temps.
Au Moyen Age, une petite communauté de moines accomplit des travaux gigantesques pour s’installer dans un site très pauvre. Considérant qu’ils ont l’éternité devant eux, les moines se voient comme des outils au service d’une cause qui les dépasse. Leurs immenses projets s’étalent sur plusieurs générations. Ils défrichent, assainissent des marais, rendent cultivables des régions entières, construisent fermes, moulins, tuilerie et même des bâtiments provisoires qui abritent la première génération pendant la construction de l’abbaye. Les premiers moines de la communauté affrontent la misère, la maladie et la famine mais par leur travail quotidien et leur acharnement, en quelques décennies l’abbaye devient un lieu de pouvoir convoité. Ils sont tellement riches que les barbares les pillent et rasent tout ! Alors, repartant de rien, les moines recommencent et continuent leur tache, ils construisent, cultivent à nouveau et indéfiniment.
La transmission du savoir et des responsabilités s’opère au fil des générations entre les moines. Chaque personne agit au présent, jour après jour, effectuant un travail précis et laborieux qui parait dérisoire par rapport à l’immensité de la tache à accomplir. L’avancement est lent comparé à la durée d’une vie humaine.
Leur projet n’a pas de fin. S’inscrivant dans une échelle de temps illimité (l’existence de l’humanité), il ne peut pas être achevé. La construction est un processus continu, sans cesse renouvelé, jamais figé. Pourtant le bâtiment traverse les siècles, la pierre demeure longtemps. Il ne s’agit pas d’architecture « éphémère ».
Le mouvement est inéluctable, la transformation fait partie de la vie de l’œuvre en chantier permanant. Ici les concepteurs sont à la fois constructeurs et usagers. On peut imaginer que l’œuvre meurt le jour où elle se vide, alors le chantier s’arrête, inversement, si la construction s’arrête, l’œuvre est inutile et disparaît. Les habitants-usagers sont indissociables de la vie, du mouvement perpétuel, du chantier de l’ouvrage.
Si ce livre me touche particulièrement, c’est parce que nous sommes loin aujourd’hui de la notion « d’éternité » en architecture : Quelle architecture contemporaine transcende le temps ? Difficile de répondre. Nous sommes entourés de constructions « rapides » conçues comme des icônes pour la gloire d’un commanditaire ou d’un architecte.
"De partout le sable arrive, partout le sable pénètre. Quand le vent vient du mauvais côté, il me faut, matin et soir, grimper entre toit et plafond et, de là, retirer le sable qui s’accumule. Sans ça, très vite, la mesure serait atteinte où les lattes du plafond céderaient sous le poids du sable.
Depuis toujours, la condition de survie des habitants du village est d’enlever le sable qui se dépose inlassablement sur leurs habitations. Ce travail est une occupation permanente et nécessaire qui nous projette dans un lieu en perpétuelle destruction et reconstruction. Le contraste entre la permanence du sable et la brièveté de nos existences laborieuses se traduit par une impression d’emprisonnement très forte. Nous sommes enfermés dans une maison minuscule au milieu d’un territoire immense et désertique.
"L’homme était comme cire dans la flamme : la sueur lui suintait, il fondait. Par tous les pores de la peau, la sueur lui perlait. Sa montre s’était arrêtée, il ne savait pas quelle heure il était."
L’homme refuse violemment sa condition d’esclave du sable, l’absurdité d’une telle contrainte lui parait insurmontable. Au fil des pages et de son combat pour la liberté, il se rend compte qu’il ne veut plus partir. Sa liberté est ici. Il se sent librement condamné à participer à cet ouvrage sans fin.
Est-ce la perpétuelle évolution/construction d’une œuvre qui fait qu’elle traverse les ages ?
1 commentaire:
est ce que on parle maintenant de Olsweig??
Enregistrer un commentaire